Introduction

En 2024, les investissements directs chinois en Europe ont connu un tournant sous-estimé par la plupart des observateurs. Selon l’étude conjointe du Rhodium Group et du MERICS, le volume total des investissements chinois dans l’Union européenne et au Royaume-Uni a atteint 10 milliards d’euros, en hausse de 47 % sur un an, mettant fin au cycle de baisse continue amorcé depuis 2016. En apparence, il ne s’agit que d’un rebond conjoncturel ; mais en examinant le détail des données, cette nouvelle croissance révèle une articulation profonde entre la stratégie de mondialisation des entreprises chinoises, les ajustements des politiques industrielles européennes et la restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales.

I. Le tournant des flux de capitaux mondiaux : les investissements chinois à l’étranger renouent avec l’expansion

La reprise des investissements chinois en Europe n’est pas un phénomène isolé, mais le reflet d’un changement de direction des flux de capitaux mondiaux. En 2024, le total des investissements directs chinois à l’étranger est remonté à 52 milliards d’euros, soit une première croissance en sept ans. Les marchés émergents en absorbent toujours la majeure partie (64 %), mais parmi les économies à revenu élevé, l’Europe a attiré 53,2 % des investissements chinois, continuant de jouer un rôle de destination clé.

Il convient de noter que les États-Unis s’estompent nettement de la carte des investissements des entreprises chinoises : en 2024, les investissements chinois vers les États-Unis ont été inférieurs à 2 milliards d’euros, soit seulement 4 % du total mondial. Ce contraste met en évidence le traitement très différent réservé par les deux grandes économies à revenu élevé aux capitaux chinois : les États-Unis maintiennent une surveillance de type « mur élevé », tandis que l’Europe, malgré des frictions persistantes, laisse encore une marge de manœuvre opérationnelle à certains secteurs.

Les investisseurs chinois ne sont pas simplement « de retour en Europe » ; ils sont en train de redéfinir les voies et la logique de leur entrée sur le continent. Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement mondiales passent d’une recherche exclusive d’efficacité à un « rééquilibrage entre efficacité et sécurité », l’Europe, grâce à la taille de son marché et à sa base industrielle, demeure un nœud stratégique incontournable pour les entreprises chinoises.

II. Des fusions-acquisitions aux investissements greenfield : le changement de modèle des investissements chinois en Europe

Au cours de la dernière décennie, le principal mode d’entrée des capitaux chinois en Europe était la fusion-acquisition transfrontalière — acquisition rapide de parts de marché via l’achat de marques, de technologies et de canaux de distribution. Mais les données de 2024 révèlent un profond changement structurel : les investissements greenfield ont dépassé les fusions-acquisitions pour devenir la forme dominante des investissements chinois en Europe.

Le montant des investissements greenfield a atteint 5,9 milliards d’euros, un record historique, en hausse de 21 % sur un an, représentant 59 % du total des investissements. Les investissements en fusions-acquisitions, bien qu’en hausse à 4,1 milliards d’euros — soit le double de l’année précédente — restent à un niveau historiquement bas. Ce transfert de modèle n’est pas un hasard : il reflète le passage de la stratégie des entreprises chinoises d’une « acquisition d’actifs » à une « construction de capacités de production ».

Il est particulièrement intéressant de noter que la chaîne industrielle des véhicules électriques est devenue le moteur principal des investissements greenfield. En 2024, les projets liés aux VE représentaient 83 % des investissements greenfield chinois en Europe, avec un montant atteignant 4,9 milliards d’euros. Des usines de batteries à l’assemblage de véhicules complets, les entreprises chinoises procèdent à une intégration industrielle profonde sur le sol européen. D’un côté, il s’agit d’une réponse défensive aux barrières commerciales et aux pressions tarifaires de l’Union européenne — contourner les restrictions à l’importation grâce à une production locale ; de l’autre, cela traduit une posture offensive de l’industrie manufacturière avancée chinoise, qui exporte ses technologies et ses capacités de production à l’étranger.

III. Le phénomène hongrois : comment l’Europe centrale et orientale devient le nouveau corridor des investissements dans les véhicules électriquesLe changement le plus frappant sur cette carte des investissements est que la Hongrie est, pour la deuxième année consécutive, le premier bénéficiaire des capitaux chinois en Europe. En 2024, la Hongrie a attiré 3,1 milliards d'euros d'investissements chinois, en hausse de 73 % par rapport à l'année précédente, soit 31 % des investissements chinois en Europe. Quant aux « trois géants » que sont le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France, qui représentaient en moyenne 52 % entre 2019 et 2023, leur part cumulée en 2024 a chuté à 20 %, reflétant une refonte radicale de la géographie des investissements.

Le phénomène hongrois n'est pas un simple arbitrage de coûts, mais le produit d'une confluence de multiples facteurs :

  • La Hongrie possède une longue histoire industrielle automobile et une main-d'œuvre qualifiée, avec des bases déjà solides notamment dans le domaine des batteries de traction ;
  • Le gouvernement mène une politique active d'attraction des investissements, offrant des allègements fiscaux et un soutien aux infrastructures aux investisseurs directs étrangers ;
  • Comparée à l'Europe occidentale, la Hongrie est moins soumise aux contraintes de la politique industrielle de l'UE et fait preuve de plus de flexibilité dans l'examen des secteurs sensibles.

Pour les investisseurs chinois, la Hongrie offre une « porte d'entrée » à faible risque politique et à haute efficacité administrative, particulièrement adaptée à la construction d'usines de batteries et de véhicules complets nécessitant d'importants investissements en capital. Parmi les dix plus grands projets chinois en construction ou nouveaux en Europe en 2024, quatre sont situés en Hongrie, dont trois usines de batteries et une usine de véhicules, ce qui suffit à montrer que le pays devient un nœud central de la chaîne d'approvisionnement des véhicules électriques sino-européenne.

Du point de vue de l'évolution de l'industrie automobile mondiale, la fièvre hongroise correspond à la tendance des « clusters régionalisés » – établir des réseaux de production à proximité des principaux marchés de consommation afin de raccourcir les distances de la chaîne d'approvisionnement, de contourner les barrières tarifaires et de satisfaire aux exigences réglementaires locales. Les entreprises chinoises exploitent les écarts économiques au sein de l'Europe et choisissent des points d'entrée offrant un environnement institutionnel favorable et des incitations politiques claires, ce qui modifiera profondément la répartition géographique de l'industrie automobile européenne dans les années à venir.

IV. Le stock d'investissements reste faible, mais son importance stratégique ne doit pas être sous-estimée

Il faut souligner avec sang-froid que, malgré le net rebond des investissements chinois en Europe en 2024, leur ampleur absolue reste négligeable par rapport au stock total d'investissements directs étrangers en Europe. Le stock cumulé des investissements chinois en Europe est loin d'égaler celui des investissements européens en Chine, et est également bien inférieur au volume des échanges commerciaux sino-européens. Même en Hongrie, la position de leader des investisseurs chinois ne se manifeste qu'en termes de nouveaux flux ; les entreprises de l'UE, des États-Unis et de Corée du Sud détiennent toujours des stocks de capital plus importants.

Cependant, l'importance stratégique ne peut pas être mesurée uniquement par les stocks. Les nouveaux investissements chinois sont fortement concentrés sur les véhicules électriques et les batteries de traction, deux domaines qui sont précisément le champ de bataille central de la compétitivité industrielle future de l'Europe. Même si les flux sont limités, les entreprises chinoises, en construisant de grandes installations de production, sont en train d'établir leur influence dans les maillons clés de la chaîne d'approvisionnement. De plus, les capitaux chinois s'accompagnent souvent d'un transfert de technologie et de l'introduction d'un écosystème de chaîne d'approvisionnement – l'implantation de gigafactories de batteries attire les fournisseurs en amont et en aval, créant ainsi un effet de cluster.

Par conséquent, même si la part dans le stock total est faible, la direction et la densité des investissements chinois sèment les graines de leur influence future. Les inquiétudes des décideurs européens quant à cet « effet de levier » ne sont pas sans fondement.

V. Un jeu bilatéral sous la normalisation des frictionsL’autre face du rebond des investissements est l’escalade persistante des frictions réglementaires. L’Union européenne et ses États membres élargissent le champ du contrôle des investissements étrangers, notamment en soumettant à un filtrage plus strict les transactions portant sur les technologies clés, les infrastructures et les données sensibles. Certains pays commencent même à évoquer la possibilité d’ériger des obstacles informels aux projets greenfield chinois au nom de la « sécurité économique ». Parallèlement, les préoccupations suscitées en Chine par la fuite des technologies se renforcent, et le contrôle des capitaux demeurant strict, les investissements à l’étranger des entreprises chinoises sont soumis à une double contrainte.

Cette « friction bidirectionnelle » n’a pas empêché les investissements ; elle en a plutôt remodelé les formes et les flux. Les opérations de fusion-acquisition étant plus susceptibles de déclencher un examen de sécurité nationale, les entreprises chinoises privilégient de plus en plus les projets greenfield, car la construction de nouvelles usines permet de démontrer plus clairement leur contribution à l’emploi et au développement industriel du pays hôte, tout en réduisant les craintes de transfert de technologie. Le rebond des fusions-acquisitions en 2024 – comme l’acquisition par Tencent du développeur polonais de jeux vidéo Techland (1,5 milliard d’euros) et celle par Haier de l’activité de réfrigération commerciale de Carrier (716 millions d’euros) –, bien que d’ampleur considérable, n’a toutefois pas porté sur les secteurs centraux de l’économie européenne, ce qui illustre les tentatives de diversification des investisseurs chinois hors des domaines sensibles.

Cette friction n’est pas un jeu à somme nulle. L’Europe a besoin des capitaux chinois pour faire avancer sa transition verte et son processus de décarbonation, tandis que les entreprises chinoises ont besoin du marché européen pour maintenir leur compétitivité mondiale. Le véritable défi consiste à trouver un point d’équilibre dynamique entre ouverture et sécurité.

VI. Perspectives 2025 : le rebond est-il durable ?

À court terme, les investissements chinois en Europe pourraient rester actifs en 2025. Le rapport confirme que deux usines de batteries pour véhicules électriques doivent commencer leur construction en 2025, tandis que plusieurs grandes opérations de fusion-acquisition sont en préparation, ce qui apportera un appui au volume total des investissements.

Mais la question plus profonde est de savoir si cette dynamique de croissance est durable. D’après les données sur les projets nouvellement annoncés, le montant des investissements des entreprises chinoises dans les projets européens de VE annoncés en 2024 a nettement diminué, et trois grands projets de batteries ont été annulés. Cela indique que la confiance des investisseurs chinois dans le marché européen n’est pas en hausse unilatérale, mais s’accompagne d’évaluations et d’ajustements stratégiques répétés.

L’incertitude réglementaire en Europe, les droits compensateurs imposés par l’UE sur les véhicules électriques chinois, ainsi que le traitement de la surcapacité en Chine, peuvent tous modifier les décisions des entreprises. Ce qui inquiète davantage les observateurs, c’est qu’aucun autre secteur n’est actuellement en mesure de combler le vide que laisserait un ralentissement des investissements dans les véhicules électriques. L’intelligence artificielle, les énergies renouvelables, l’électronique grand public et d’autres domaines connaissent certes des transactions, mais leur ampleur ne suffit pas encore à en faire un moteur de croissance.

Par conséquent, le rebond de 2024 pourrait marquer l’entrée des investissements chinois en Europe dans une nouvelle phase de « consolidation à haut niveau » plutôt que de « hausse unilatérale ». La possibilité d’ouvrir véritablement une deuxième courbe de croissance dépendra de la stabilité des politiques industrielles européennes, de l’évolution des relations économiques et commerciales entre la Chine et l’Europe, ainsi que de la flexibilité stratégique des entreprises chinoises face aux incertitudes géopolitiques.

ConclusionLa reprise des investissements chinois en Europe en 2024 va bien au-delà d’un simple rebond statistique. Elle reflète le vaste processus de transformation des flux de capitaux mondiaux, passant de la « mondialisation » à la « régionalisation », et illustre également l’extension de la mise à niveau industrielle de la Chine sur les marchés étrangers. L’essor de la Hongrie et d’autres pays d’Europe centrale et orientale redessine la carte des investissements industriels en Europe ; quant au changement de modèle d’investissement — des fusions-acquisitions aux investissements greenfield — il annonce une nouvelle logique d’action des entreprises multinationales chinoises.

Pour les décideurs politiques et les investisseurs, interpréter ces changements structurels est plus important que de courir après les flux à court terme. Les relations d’investissement entre la Chine et l’Europe sont entrées dans une nouvelle normalité plus complexe, plus multidimensionnelle et plus marquée par les jeux de pouvoir. S’adapter à cette réalité constitue peut-être un défi commun aux deux parties.