Les actifs réels « refuge » en France attirent le retour des capitaux : les préférences de financement au T1 reflètent une recomposition de la logique d’investissement européenne

Lorsque les investisseurs commencent à privilégier les « actifs réels » plutôt que des histoires de croissance plus agressives, le signal envoyé par le marché est souvent plus important que les seules données de transaction trimestrielles. L’observation de PitchBook concernant la France au premier trimestre 2025 pointe vers une évolution plus large des préférences en matière de capital : dans un contexte de croissance européenne atone, de conditions de financement encore tendues et d’incertitudes politiques et géopolitiques persistantes, les actifs physiques dotés de flux de trésorerie, de caractéristiques de garantie et d’une résilience opérationnelle reviennent au cœur des priorités des investisseurs institutionnels.

La France n’est pas un cas isolé. Au cours des deux dernières années, les capitaux privés mondiaux, les fonds d’infrastructure, les assureurs et les investisseurs institutionnels à allocation de long terme ont tous réévalué la hiérarchie des classes d’actifs. Après le retour des taux d’intérêt dans une zone normale depuis des niveaux extrêmement bas, le capital ne paie plus facilement pour une croissance lointaine ; il tend davantage à payer une prime de certitude : ceux qui peuvent offrir des loyers stables, des redevances prévisibles et des flux de trésorerie régulés obtiennent plus facilement des financements. Ce changement n’est pas propre à la France, mais les caractéristiques structurelles du marché français en Europe en font un exemple typique de cette phase de réallocation.

Pourquoi les actifs réels retrouvent un pouvoir de fixation des prix

Le regain d’intérêt pour les actifs réels est d’abord directement lié à l’évolution du coût mondial du capital. Le financement n’étant plus bon marché, les modèles d’actifs fortement levierisés, à long cycle de récupération et dépendants d’une expansion future des valorisations subissent une pression accrue. À l’inverse, les bureaux, les entrepôts logistiques, les infrastructures de données, les installations énergétiques, les actifs de transport à péage, les résidences pour personnes âgées et les établissements de santé, ainsi que certaines zones d’activités et usines liées à la montée en gamme industrielle, redeviennent des objets de allocation institutionnelle précisément parce que leur structure de rendement se rapproche davantage de « flux de trésorerie opérationnels vérifiables ».

Le marché français présente à cet égard des avantages relatifs. Son économie est suffisamment vaste, son environnement institutionnel est mature, le cadre de transaction des actifs est relativement bien établi, et Paris ainsi que sa périphérie, Lyon, Marseille et Lille offrent différents niveaux d’entrée pour les investisseurs. Pour les capitaux internationaux, la France n’est pas le marché le moins cher, mais elle est souvent l’un de ceux où il est le plus facile de construire une logique de détention de long terme. En particulier en période de volatilité macroéconomique, l’État de droit, la liquidité et la visibilité de sortie des marchés matures pèsent souvent davantage que les valorisations à court terme.

Le capital européen passe d’une logique « value-add » à une logique « défensive »

La performance du premier trimestre en France reflète en réalité un changement subtil mais durable du cadre d’investissement européen. Au cours de la dernière décennie, de nombreux marchés européens ont attiré d’importants capitaux internationaux autour des récits de « revalorisation » et de « rénovation urbaine » ; dans la phase actuelle, les gestionnaires de fonds se concentrent davantage sur la capacité de résistance des actifs et sur la marge de sécurité des bilans. Pour les fonds de pension, les fonds souverains et les assureurs, les actifs réels permettent de couvrir l’inflation, d’offrir un rendement de long terme assorti d’une bonne correspondance des échéances et de réduire le poids, dans le portefeuille, des actifs de croissance à forte volatilité.Cela explique aussi pourquoi les actifs liés aux infrastructures et à l’énergie continuent de susciter de l’intérêt. La transition énergétique européenne nécessite des investissements en capital considérables ; les réseaux électriques, le stockage d’énergie, les réseaux de recharge, les infrastructures de raccordement des énergies renouvelables, ainsi que la logistique régionale et les infrastructures de chaîne du froid présentent tous des horizons longs, une forte dimension réglementaire et des cas d’usage clairement identifiés. Comparés aux secteurs qui dépendent uniquement de percées technologiques, ces actifs correspondent davantage à la préférence actuelle des capitaux institutionnels pour des « rendements visibles ».

L’attrait de la France ne réside pas dans la croissance rapide, mais dans une forte certitude

À l’échelle mondiale, la France n’attire pas les investissements par une croissance rapide, mais gagne les capitaux par sa certitude institutionnelle, la diversité de ses actifs et ses opportunités d’exploitation. Paris demeure l’un des principaux nœuds européens du capital transfrontalier, reliant à la fois les services financiers, la consommation de luxe, l’aérospatiale et la fabrication avancée, ainsi que des opportunités d’investissement dans des actifs réels tels que les centres de données, la logistique d’entreposage et la rénovation urbaine. Pour les investisseurs étrangers, cette structure industrielle signifie que les actifs réels en France ne se limitent pas à l’immobilier commercial traditionnel, mais comprennent aussi des actifs d’infrastructure correspondant à la montée en gamme des chaînes de valeur.

Une tendance importante est que les frontières entre les types d’actifs deviennent de plus en plus floues. Les parcs logistiques ne sont plus seulement des entrepôts, mais font partie de l’e-commerce, de l’exécution transfrontalière et des réseaux de distribution régionaux ; l’immobilier industriel n’est plus seulement un bâtiment d’usine, mais peut intégrer des segments tels que les pièces automobiles, la pharmacie, les technologies propres et l’assemblage haut de gamme ; les actifs énergétiques ne se limitent plus aux services publics, mais peuvent évoluer conjointement avec les centres de données, l’électrification des transports et le retour de l’industrie manufacturière. L’attrait de la France dans ces domaines découle de son vaste marché de consommation, de sa capacité d’accès au marché unique européen et d’une base d’infrastructures relativement mature.

Pourquoi les capitaux recherchent-ils à ce moment une « avenir hypothécable »

Si l’on observe ce cycle d’investissement dans le cadre des flux mondiaux de capitaux, on peut identifier une logique plus profonde : lorsque l’incertitude augmente, les capitaux ne cessent pas de circuler, ils changent simplement de destination. Les fonds autrefois attirés par la haute technologie, la forte croissance et l’élasticité des valorisations préfèrent désormais entrer dans des secteurs qui préservent leur valeur en période de ralentissement économique, peuvent augmenter leurs prix dans un environnement inflationniste et offrent des rendements stables dans un cadre réglementaire.

C’est aussi pourquoi l’attrait des actifs réels en Europe augmente. Par rapport aux États-Unis, la croissance économique européenne est plus faible, mais les valorisations sont généralement plus mesurées et les barrières à l’entrée des actifs laissent davantage de marge de négociation ; par rapport à certains marchés émergents, l’environnement politique et juridique de la France est plus stable, et l’incertitude à laquelle sont confrontés les investisseurs étrangers est moindre. Pour les capitaux globaux à allocation diversifiée, cela signifie que la France n’est peut-être pas le marché « le plus rentable », mais elle peut être le marché où l’on « dort le plus paisiblement ».

Pour les entreprises multinationales, le signal d’investissement ne se situe pas seulement du côté des transactions

Le retour des actifs réels n’est pas seulement un comportement d’investissement financier ; il influence aussi l’implantation physique des entreprises. Une activité soutenue sur le marché local des actifs signifie souvent que les chaînes de valeur industrielles et de services sont en cours de recomposition : les nœuds logistiques doivent se rapprocher des marchés finaux, les infrastructures de données doivent se rapprocher des zones disposant de meilleures conditions en matière d’électricité et de réseau, tandis que la production manufacturière et la R&D accordent davantage d’importance à la disponibilité de long terme du foncier, de l’énergie et de la main-d’œuvre.Pour les entreprises multinationales, l’intérêt de la France réside dans sa capacité à accueillir simultanément trois types d’implantations : premièrement, la distribution et la logistique au service du marché européen ; deuxièmement, la R&D, la conception et la fabrication légère destinées aux industries à forte valeur ajoutée ; troisièmement, les investissements dans l’énergie et les infrastructures liés à la transition verte. Autrement dit, la montée en puissance des actifs réels ne traduit pas seulement une reprise du cycle immobilier ; elle peut aussi s’inscrire dans une réévaluation par les entreprises de leurs réseaux d’exploitation en Europe.

Un contexte plus large : le capital mondial redéfinit les « actifs sûrs »

À l’échelle mondiale, les « actifs sûrs » renvoyaient autrefois principalement aux obligations d’État et aux instruments de trésorerie ; dans l’environnement actuel, certains investisseurs commencent à considérer les actifs physiques générant des revenus d’exploitation durables comme une forme plus large d’actifs sûrs. La raison en est que la fragmentation géoéconomique, la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement et la transition énergétique renforcent l’importance des investissements fixes de long terme. Ports, entrepôts, réseaux électriques, pylônes de télécommunication, centres de données, projets de rénovation urbaine et parcs industriels sont en train de passer du statut d’actifs périphériques à celui d’actifs stratégiques.

Le phénomène observé au premier trimestre en France montre précisément que les marchés de capitaux européens n’ont pas perdu leur dynamisme, mais qu’ils reconfigurent la manière d’exposer le risque. Les capitaux ne quittent pas l’Europe ; ils y migrent, en privilégiant au sein du continent des actifs moins dépendants des récits de valorisation et plus proches du cœur du fonctionnement de l’économie réelle.

Conclusion : le rôle de la France est celui d’un « stabilisateur », pas d’un « point d’explosion »

À long terme, l’afflux de capitaux vers les actifs réels en France ne signifie pas que le pays deviendra le moteur de croissance le plus agressif de l’Europe ; plus précisément, il devient une plateforme d’actifs adaptée à l’allocation de long terme, à la détention à travers les cycles et à l’optimisation opérationnelle. Pour les investisseurs internationaux, la valeur de ce type de marché tient au fait qu’il peut offrir une stabilité de portefeuille en période d’incertitude et accumuler des rendements de long terme à mesure que les secteurs industriels et les infrastructures montent en gamme.

Ainsi, ce que PitchBook observe n’est pas seulement un phénomène localisé sur un trimestre du marché français, mais un réordonnancement du capital mondial à l’ère de l’après-taux bas : les capitaux se dirigent plus clairement vers les actifs réels que l’on peut voir, exploiter et valoriser. La France n’est que l’un des nœuds européens les plus représentatifs de cette tendance.